Un acre de broussailles, une promesse de 5 à 30 %, trois mille « lands » numériques… et un petit inspecteur en imperméable qui ne comprend pas bien une ou deux choses.
Voyez-vous, madame, je ne suis pas quelqu'un de compliqué. Ma femme vous le dirait : je pose des questions bêtes, c'est ma spécialité.
Alors quand on m'a raconté qu'un jeu de cartes vendait des terrains virtuels adossés à un vrai terrain dans l'Oregon, avec un rendement « garanti » qui allait jusqu'à 30 %… je me suis dit : formidable. Et puis j'ai voulu voir le terrain. C'est là que ça s'est gâté.
Tout ce qui suit sort de registres publics : actes notariés achetés 17,25 $ au greffe du comté, décisions d'urbanisme obtenues par simple e-mail, archives horodatées. Pas d'espionnage. Juste de la paperasse. J'adore la paperasse.
— L'inspecteur
Le « Partition Plat 2013-03 » découpe trois lots d'un demi-acre chacun, zone industrielle, en bordure de l'aérodrome de Prineville. Genévriers, armoise, silence.
Le propriétaire : M. Fisher, qui les loge dans son trust familial. Il ne le sait pas encore, mais il tiendra dix ans sans qu'il ne se passe strictement rien.
Le CEO explique aux joueurs qu'ils peuvent « doubler ou tripler la mise » en achetant-revendant. Retenez la formule : quelqu'un, dans ce dossier, va l'appliquer à la lettre. Ce ne seront pas les joueurs.
L'acheteur ? R&H Investments Inc., un couple de Prineville dont l'activité principale est… la revente de matériel GPS de topographie. Premier achat immobilier de la société dans tout l'index du comté.
Prix parfaitement honnête, au demeurant. M. Fisher est hors de cause et repart tranquille.
CleanSat Mining lance la levée « CSM Delta » : un site de minage bitcoin de 4 MW, 827 machines, en Oregon. Les tokens partent à 7,44 $ pièce.
Petit détail de calendrier : pour lever des fonds en juillet sur un site précis, il faut l'avoir trouvé en juin. Or en juin, le terrain appartenait encore à M. Fisher…
Membre unique : Philippe Erb, domicilié en Floride. Adresse déclarée de la société : les lots eux-mêmes. Une société créée pour le terrain, dix jours avant de l'acheter.
Trois fois et demie le prix d'achat, en cinq semaines. Aucun prêt, aucune hypothèque : l'index du comté ne contient aucun autre document au nom de Data Factory. Une LLC de dix jours qui sort 450 000 $ comptant.
Même étude de titre que l'achat de juin : AmeriTitle, Prineville. Les deux bouts du flip, à cinq semaines d'écart, dans les mêmes bureaux.
R&H vend le troisième lot, strictement identique, à un habitant de Prineville : 70 000 $, dont 63 000 $ financés par le vendeur sur quatre ans. Voilà le prix du marché, et voilà comment un vrai acheteur paie.
Des parcelles « près des data centers de Meta et Apple », louées à des fermes de minage, et un rendement estimé « 5 à 30 % » — signé Richard Estève. Première vente prévue : 3 000 lands, de 200 à 50 000 $ pièce.
Rappel de l'actif sous-jacent : un acre. Valeur fiscale ~132 000 $.
« Le yield il est garanti… entre 5 et 15 % […] c'est ta terre, c'est chez toi. » Sami Chlagou, podcast NFT Morning #641 — 1er février 2024 Le terrain appartient à 100 % à la LLC personnelle de M. Erb
Objet, écrit noir sur blanc : « storage/industrial building to support Antbox Bitcoin Mining Operation ». Six conteneurs d'environ 9 m² chacun.
Six. Les investisseurs de la levée CSM Delta avaient, eux, entendu parler de 827 machines.
Approbation C-2024-102. La question du bruit ? Examinée : ventilateurs à 70-75 dB, « within the typical range for industrial uses… not expected to create a nuisance ». Usage autorisé de plein droit dans la zone.
Conditions : payer ~27 700 $ de taxes d'aménagement et demander le permis de construire. Validité : un an.
Le 1er février, au micro de NFT Morning : « le yield il est garanti ». Le 20 février, face caméra : « je ne suis pas là pour faire des promesses ». Dix-neuf jours entre les deux. Un record de sobriété.
Au moment précis où le public achète, la situation réelle est : autorisation d'usage en poche depuis 3 mois, zéro dollar de taxes payé, zéro permis de construire demandé, zéro coup de pelle. Et la promesse, cinq jours avant :
Tweet officiel #RealWorldAssets, avec concept art « Land Genesis: Nephtys ». Sur le terrain, à ce moment-là : de la sauge, des genévriers, et un lapin (non confirmé par constat).
Puis, le 21 août, le compte officiel republie fièrement le swap ETH→CTA d'un joueur qui « se prépare pour la vente des lands » :
Dit en Q&A officiel, deux mois après le TGE. C'est exact — au détail près que l'obstacle n'était pas l'administration : l'approbation existait depuis février. Il suffisait de payer les taxes et de déposer le permis. Personne ne l'a jamais fait.
16-09 : les lands seraient juridiquement des « security tokens » — compliqué. Plan B : une « option dérivée ».
25-10 : lands conditionnés à une migration blockchain. « Plus de dates, plus de promesses. »
Fin 2024 : séparation CTA / Data Factory.
Un an sans construction : l'approbation C-2024-102 expire automatiquement. Les documents municipaux de 2026 la marqueront d'un mot élégant : « (void) ».
Explication officielle de l'échec, un an après : le bruit. Une réglementation qui aurait été découverte trop tard. Dans le même AMA : « CTA Factory… c'est moi » et « les permis, c'était ma partie personnelle ».
Reprenez la Pièce n° 6 : la Ville avait évalué le bruit — 70-75 dB — et approuvé. Le 14 février 2024. Sans réserve. La seule chose passée à la trappe, c'est le chéquier.
« While there will be fans running continuously […] the anticipated noise level is not expected to create a nuisance. » Ville de Prineville, décision C-2024-102 — 14 février 2024, trois mois avant le TGE Version 2025 de Sami : « les décibels ont une limitation »
Le tribunal des activités économiques de Marseille ouvre le RJ de Cross The Ages le 16 mars (cessation des paiements fixée au 11). Quatre jours plus tard, tweet du CEO : « a game ready for the mass market » — pour le lancement d'un autre jeu. Pas un mot sur la procédure.
Pour le nouveau dossier municipal, un rapport de test de bruit est fourni : usine ATTOM, Shenzhen, unité de climatisation KSF32, quatre photos d'un sonomètre tenu à la main. Verdict : « PASS ».
Nouvelle demande (15 juin), nouvelle approbation (30 juin) : 8 à 10 conteneurs « PoliCloud ». Même terrain, même LLC de M. Erb. Le minage bitcoin a disparu du dossier. Les 3 000 détenteurs de lands aussi — ils n'y ont d'ailleurs jamais figuré.
Liquidateur : SCP Louis-Lageat & Associés (Me Adrien Joly). Le whitepaper, lui, promet toujours en ligne des parcelles « generating dividends in dollars ». Personne n'a pensé à le prévenir.
Comment vérifier tout ça ? On écrit poliment aux administrations. Elles répondent en quelques heures. C'est presque décevant de facilité.
Richard Estève, cofondateur & CSO de Data Factory — c'est aussi le cofondateur de Cross The Ages, et l'homme du « 5 à 30 % » de Capital.fr.
Richard Détente (Chairman) et Guillaume Goualard (CEO/CFO) — fondateurs de Grand Angle Crypto, qui assuraient la « visibilité » de… CleanSat Mining.
Philippe Erb, Founding CEO — et unique membre de la LLC propriétaire du terrain.
L'acheteur du terrain, l'opérateur du site, les promoteurs de la levée et le vendeur de la promesse de rendement : quatre casquettes, un seul vestiaire.